Par Marie-Thérèse Mutin *

Avant d’en venir, enfin,  à la construction d’un nouveau projet et du programme nécessaires à la refondation de la gauche, il s’agit de comprendre, sans ménagement, où quatre décennies de politique libérale nous ont conduits.

1 – La dégradation des services publics

À partir du moment où l’on a introduit la notion de rentabilité dans le service public, il a été géré comme une entreprise et n’a plus rempli son rôle de lutte contre les inégalités. Nous ne sommes plus des usagers mais des clients.

Le cas le plus flagrant est celui de l’hôpital public. Les postes créés n’ont plus été seulement pour du personnel soignant mais pour des administratifs qui le gèrent à présent et qui cherchent d’abord à réduire les dépenses de fonctionnement : ils développent la médecine ambulatoire, ferment des lits, rationalisent les horaires de travail des soignants en codifiant le temps nécessaire pour chaque tâche. Les personnels ainsi administrés perdent tout le côté humain qui donnait sens à leur travail et on assiste à un flot de démissions, à une difficulté de recrutement.

Cette politique libérale donne les mêmes résultats dans les EHPAD, dans les crèches…

Le paiement à l’acte a changé les rapports entre le médecin et le malade considéré non plus comme un patient mais comme un client.

La politique du chiffre a transformé les services de la police et de la justice. Il n’y a plus de temps pour un dialogue, un essai de compréhension entre le policier, le juge et le contrevenant, ce qui provoque des crispations, de la colère et, de plus en plus souvent, de la violence.

La mise en concurrence a complètement désorganisé la SNCF, EDF, les PTT…La privatisation de certains secteurs affaiblit l’État, en le privant de ressources, comme pour les  autoroutes, ou de moyens d’intervention efficace pour réguler les prix ou augmenter les salaires. Le spectacle de Le Maire ou de Macron “invitant” les dirigeants des grandes entreprises à baisser les prix n’est qu’un moyen de communication ; ils savent bien, ces deux serviteurs du grand capital, que cela ne donnera aucun résultat : les patrons n’ont pas en charge le précariat, mais l’obligation de rémunérer le plus grassement possible les actionnaires.

La privatisation de l’éducation est en marche : à Marseille, le président Macron annonce l’expérimentation d’écoles autonomes, où les directeurs pourront gérer en autonomie leurs budgets et recruter leurs équipes pédagogiques.

Dans les lycées professionnels, augmenter de 50% les périodes de stage revient à faire des bacheliers pros de la main d’œuvre immédiatement employable plutôt que des citoyens éclairés et en capacité de se réorienter. Les fermetures et ouvertures de filières uniquement au prisme des besoins locaux et immédiats des entreprises de proximité complètent la mainmise du patronat sur la formation professionnelle.

À cela s’ajoute la suppression des services publics en milieu rural : disparition de bureaux de postes, de perceptions, fermetures de classes, des maternités…

Une lueur d’espoir : la mobilisation  des  citoyens contre la privatisation de l’aéroport de Paris, au moyen d’une pétition relayée par l’ensemble des organisations de la gauche, a permis de bloquer le processus.

2 – Le démantèlement du contrat social

On a vu la nocivité des lois travail de Macron et de Hollande, qui affaiblissent le pouvoir des travailleurs. Lorsqu’il y a un mouvement de protestation contre la vie chère, Macron sort le carnet de chèque et invente une prime, un chèque-énergie…, pour faire taire le petit peuple et jamais personne n’explique que sur la prime il n’y a aucune cotisation. Quand Macron allège les charges patronales pour diminuer le « coût du travail », personne ne rappelle que les dividendes payés aux actionnaires sont obtenus grâce au travail de millions de salariés, que les cotisations salariales et patronales alimentent les caisses des prestations sociales.

Pour les différentes aides aux chômeurs et autres sans-emplois, les restrictions se font sans que cela suscite un grand émoi. Pour la droite, le sans-emploi est responsable de son sort et “profite” des aides (RMI – RSA- Allocations chômage…) qu’il faut donc diminuer.

3 – La dégradation de la vie en société.

Dans ce système capitaliste, tout est fait pour encourager l’individualisme. Au travail, la mise en compétition permanente et le développement du télétravail empêchent l’action syndicale. Les moyens de communications ont renforcé l’individualisme, au détriment de la vie en société, et l’isolement  des plus démunis.

Dans la vie quotidienne, les personnes qui n’ont pas accès à internet sont quasi des exclus, à présent que tout se fait « en ligne », notamment les démarches administratives obligatoires.

Le climat de violence, de peur, d’exaspération pousse au repli sur soi ou à la recherche de soutien auprès de personnes vivant les mêmes difficultés, parlant la même langue et, bien souvent, ayant la même religion.

Ces personnes marginalisées ne se sentent plus partie intégrante de la communauté nationale, mais se groupent en communautés de destin, se construisent sur la peur et la haine de l’autre. Cette communautarisation est très sensible en milieu urbain, dans la vie des quartiers.

Cela change même la physionomie de nos villages : à présent, les maisons sont cachées par de hauts murs, des haies touffues, protégées par des alarmes de toutes sortes, des portails électrifiés. La fermeture de tous les petits commerces de proximité, la disparition des services publics, des cafés, tout cela renforce le repli sur soi.

Conclusion – Sur ce constat non exhaustif, à compléter et approfondir avec tous ceux qui subissent ce système, nous devons parvenir à un large consensus. La gageure est de les fidéliser dans une structure solide pour passer à l’étape suivante : la construction du projet et du programme d’une gauche refondée.

À suivre…

* Marie-Thérèse Mutin, écrivain, fondatrice et présidente des éditions Mutine, ancienne conseillère régionale en Bourgogne et députée européenne socialiste (PS), ancienne première secrétaire de la fédération PS de Côte-d’Or, ancienne membre des conseil national et bureau national du PS.

Marie-Thérèse Mutin a déjà publié dans nos pages :