Par Antoine Peillon

Parution, le 5 juin : Emmanuel Roux, Pour que rien ne change. Sciascia, les lucioles et l’extrémisme du centre, Paris, Raisons d’agir, 2026.

Photo : A. P.

Reprenant la hautement symbolique métaphore des lucioles, là où Pier Paolo Pasolini[1] et Leonardo Sciascia[2], surtout, mais aussi Georges Didi-Huberman[3] l’avaient déjà méditée, Emmanuel Roux pense à nouveaux frais « le moment historique qui a rendu possible la disparition des lucioles ». Mais, rejetant le désespoir final de Pasolini (la « disparition des lucioles »), prenant à son compte l’injonction de Sciascia de « faire le procès du Palais, au nom des lucioles » et ne se contentant pas de guetter la « survivance des lucioles » (Didi-Huberman), il entend « lézarder le mur du Palais pour préparer leur retour, ouvrir la brèche où elles se tiendront à nouveau ».

Partant de la Sicile mafieuse pour en venir à l’Italie des années de plomb[4], mais auscultant aussi la France actuelle de « l’extrême centre » (l’historien Pierre Serna, inventeur de ce concept puissant, en a trouvé la révélation dans sa lecture de Sciascia ![5]), extrême centre incarné par le macronisme, analysant l’avènement outre-Atlantique et la contamination mondiale du trumpisme intégral, Emmanuel Roux nous donne à connaître un Pouvoir destructeur de la démocratie et, potentiellement, de la vie (le monde, l’humanité…).

Il en instruit rigoureusement le procès, procès qui est d’abord « un moment de vérité, une façon primordiale de faire face à la destruction de la démocratie ». Car son livre est, certes, un réquisitoire, puis un jugement, mais il propose aussi une réparation, « du moins un chemin de réparation du monde »[6].

Prônant la générosité, au sens si puissant que lui donnait Descartes, la solidarité et la participation active des citoyens (selon la grande tradition du républicanisme/humanisme civique), mobilisant la lecture la plus fine et la plus originale d’immenses penseurs et romanciers, comme Hannah Arendt, George Orwell, Guy Debord, Jean Baudrillard, Pier Paolo Pasolini et Leonardo Sciascia, Machiavel et Tocqueville, Emmanuel Roux rallume ainsi la métaphore des lucioles comme symbole de la fragilité de la démocratie et du vivant, mais aussi de leur résistance, face au Pouvoir autoritaire et destructif qui s’impose à l’humanité et au monde d’aujourd’hui.

À propos de la destructivité, Emmanuel Roux, en conscience de cause, n’a pas développé une réflexion supplémentaire – elle aurait allongé considérablement et inutilement sa démonstration – sur ce que l’histoire du nazisme nous enseigne à propos du monde actuel, en général, et sur le régime néolibéral autoritaire en cours d’universalisation, en particulier. Il connaît, pour autant, la vertu heuristique du trop méconnu Béhémoth de Franz Neumann[7], puis des recherches inspirées de Gérard Rabinovitch[8] et des explorations historiques novatrices de Johann Chapoutot[9]. De même, il se sent, toujours au même sujet, c’est-à-dire, en bref, le nihilisme de nos temps déraisonnables, en vive proximité intellectuelle et morale avec le clairvoyant Michaël Fœssel[10].

Mais, au-delà de la « destruction », c’est bien la « réparation » qui est volontairement, courageusement, à l’horizon d’Emmanuel Roux. En fin de compte, le Au nom des Lucioles, certes tissé de lucidité et de saine colère, nous promet ainsi une authentique Renaissance, de nouvelles Lumières, une révolution génératrice d’un règne de l’amitié civile, de l’égalité, de la vie libre et de la générosité.

Antoine Peillon

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Emmanuel Roux est agrégé et docteur en philosophie (thèse, en 2000, à la Sorbonne : Théorie et occasion dans l’œuvre de Machiavel, sous la direction de Pierre-François Moreau, spécialiste de Spinoza). Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), il est aujourd’hui magistrat financier.

E. Roux est déjà l’auteur de plusieurs essais, dont :

Présentation (« Lecture ») de Thomas Hobbes, De la nature humaine, Arles, Actes Sud, coll. « Les philosophiques en Babel », 1997

Machiavel. La vie libre, Paris, Raisons d’agir, coll. « Cours & Travaux », 2013

George Orwell. La politique de l’écrivain, Paris, Michalon, coll. « Le Bien commun », 2015

 (Avec Mathias Roux), Michéa l’inactuel. Une critique de la civilisation libérale, Latresnes, Le Bord de l’eau, coll. « Documents », 2017

La Cité évanouie. Au-delà du progressisme et du populisme, Paris, Éditions de l’Escargot, 2019

Guy Debord. Abolir le spectacle, Paris, Michalon, coll. « Le Bien commun », 2022

(Avec Mathias Roux), Le Goût du crime. Enquête sur le pouvoir d’attraction des affaires criminelles, Arles, Actes Sud, coll. « Questions de société », 2023


 

[1] « Il vuoto del potere in Italia » (« Le vide du pouvoir en Italie »), Corriere della sera du 1er février 1975, repris dans Écrits corsaires, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2009.

[2] L’affaire Moro, Palerme et Paris, Sellerio et Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 1978, p. 14.

[3] Survivance des lucioles, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2009. Nous pourrions signaler aussi la belle méditation de Denis Roche, La Disparition des lucioles. Réflexions sur l’acte photographique, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2016…

[4] Leonardo Sciascia a, par excellence, révélé la collusion entre la mafia et les élites politiques, notamment la Démocratie chrétienne. Mais Emmanuel Roux produit, ici, une plongée en profondeur, particulièrement documentée, dans le « devenir- mafia du monde » et à travers tous les plans et arrière-plans de la lutte anti-mafia, citant les grands juges italiens assassinés (Borsellino, Scaglione et Falconne…). Il a bien lu, entre autres, Le Retour du prince. Pouvoir et criminalité, de Scarpinato (Paris, La Contre Allée, 2012, 2015 [2]), mais aussi Roberto Saviano, Jacques de Saint Victor, Pino Arlacchi, Jean-François Gayraud…, et nous en avons souvent parlé ensemble.

[5] La République des girouettes. 1789-1815 et au-delà, une anomalie française : la France de l’extrême centre, Seyssel, Champ Vallon, coll. « La Chose publique », 2005, pp. 8 et 9 ; nouvelle édition en 2025.

[6] Entre autres : Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Paris, José Corti, 2017. En première approche de la « réparation du monde » : Antoine Peillon, « Du Chabbat au Jubilé. Sources de l’espérance dans la justice sociale », Paris, Bayard Presse, 2000 ; Antoine Peillon, « Tikkoun olam / תיקון עולם – La source kabbalistique du ’’principe Responsabilité’’ », dans Le Veilleur / blog Mediapart,  5 décembre 2009 ; Antoine Peillon, « Réparer le monde ! », dans Collectif, Résistons ensemble. Plaidoyer pour des jours heureux, Paris, Massot Éditions, mai 2020 pour l’édition électronique, 2021 pour l’édition imprimée, pp. 203 à 214 ; Corine Pelluchon, Réparons le monde. Humains, animaux, nature, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque », (27 mai) 2020. C’est, ici, une allusion au tikkoun olam de la kabbale (Zohar / Livre de la splendeur ; Isaac Louria). Cf., entre autres, Gershom Scholem, La Kabbale et sa symbolique, Paris, Payot, collection « Petite bibliothèque Payot », 1966, 1975, pp. 132 à 135 et 146 à 148 ; Gershom Scholem, Les grands courants de la mystique juive, Paris, Payot, 1973, 1994, pp. 172 à 304.

[7] Franz Neumann, Béhémoth. Les structures et pratiques du national-socialisme, New York, 1942 ; 2e éd., 1944 ; trad., Paris, Payot, 1987, et Paris, Klincksieck, 2024. Pour Raul Hilberg aussi, la référence au Béhémoth biblique paraît évidente, dans La politique de la mémoire, Paris, Gallimard, 1996, p. 181. L’invocation du monstre biblique est-elle si efficiente, notamment pour échapper à l’idée trop globalisante du « totalitarisme », qu’elle est occultée par la philosophie politique contemporaine ?

[8] Gérard Rabinovitch, « Carnets du jusant (fragments) », dans Barca, n° 13, novembre 1999 ; « Par la voie du Béhémoth », dans Cliniques méditerranéennes, n° 75, 2007 / 1, pp. 227-246 ; Questions sur la Shoah, Toulouse, Millan, 2000 ; De la destructivité humaine. Fragments sur le Béhémoth, Paris, PUF, 2009.

[9] La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2017 ; coll. « Tel », 2022 ; Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2020 ; Le Grand Récit. Introduction à l’histoire de notre temps, Paris, PUF, 2021 ; (avec Christian Ingrao et Nicolas Patin), Le monde nazi. 1919-1945, Paris, Tallandier, 2024 ; Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2025.

[10] Récidive. 1938, Paris, PUF, 2019 ; nouvelle édition, coll. « Quadrige », 2021.