Par Antoine Peillon
#Béhémoth [בהמות] vs #tikkoun olam [תיקון עולם]
Si je t’oublie, Philadelphie…[1] Comment imaginer, aux jours heureux de de la révolution américaine et de l’indépendance des États-Unis, que le néolibéralisme libertarien, aux relents néonazis de plus en plus haineux, triompherait un jour, outre-Atlantique, et se répandrait comme la peste dans tout le monde prétendu « libre » ? Oui, comment craindre, alors, que 2024 rimerait à ce point avec 1984 ?

Capture d’écran : AP
C’est un joli nom « Philadelphie », c’est un joli nom, tu sais
Avec ce seul nom comme aubade, les lèvres s’épanouissaient…[2]
Oui, « Philadelphie », c’est un des plus jolis noms de l’impérissable fraternité !
Il m’est revenu, ce nom, par le hasard d’un courriel récent, signé par une amie qui, en réponse à mon traditionnel salut [« Fraternellement »], me répondit par un inédit « Aldelphiquement ». Et puis, un autre courriel, adressé par une militante de la Ligue des droits de l’homme (LDH), est arrivé, avec la même formule : « Aldephiquement »…
J’ai donc cherché le sens de ce mot visiblement magique dans les dictionnaires. Rien dans le Nouveau petit Robert en deux volumes. Rien, non plus, dans le fameux Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey, édité par Le Robert. Une première trace apparaît enfin dans le Wiktionnaire : « Adelphique : du grec ancien adelphikos / ἀδελφικός (« fraternel ») ». Une seconde, dans le dictionnaire de Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) : « Adelphe, adelphie. Mots tirés du grec et qui signifient union, frère. L’adjectif ‘‘adelphique’’ signifie ‘‘de frère ou de sœur’’. » Enfin, j’ai trouvé une troisième et dernière trace dans Le Robert en ligne qui cite la médiéviste Chloé Maillet : « On peut donc imaginer que le lien adelphique était pensé [au Moyen Âge] comme une réalité englobante, un lien qui subsumait tous les autres, modelant la caritas (amour spirituel). » Ici, le niveau du sens de l’adelphique s’élève nettement…
Quant à l’usage contemporain de l’adverbe « adelphiquement », il est clairement féministe et queer. L’adelphité revendique ainsi un dépassement de la fraternité, concept jugé trop masculin, voire sexiste, ou non-inclusif, mais aussi celui de sororité qui ne concerne que les femmes.
Riche de ma découverte de l’adelphité, j’étais paré pour un voyage à Philadelphie (surnommée « Philly ») ! Car « philadelphie », c’est la philia (φιλία) de l’adelphe, l’amitié-amour de la sœur ou du frère, et cela mérite donc le détour.
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Dès lors, nous voici de l’autre côté de l’Atlantique, en Pennsylvanie, aux États-Unis d’Amérique, à une époque plus encourageante que la nôtre…
En 1681, le roi d’Angleterre Charles II donna une charte à William Penn en échange de l’annulation d’une dette envers son père, charte par laquelle la colonie de Pennsylvanie fut fondée. William Penn (1644-1718) appartenait à un mouvement religieux, les Quakers, persécuté en Angleterre, qui rejetait la hiérarchie ecclésiastique et prônait l’égalité, la tolérance et la non-violence. William Penn s’embarqua donc pour l’Amérique en 1682 et fonda la ville de… Philadelphie. Le nom de la ville, volontairement et sciemment emprunté au grec Philadelphia / Φιλαδέλφια (« amour fraternel »), reflétait son ambition morale, politique et spirituelle, radicalement universaliste.
À la fin du XVIIIe siècle, Philadelphie, surnommée « Athènes de l’Amérique », était devenu le centre des Lumières révolutionnaires américaines, notamment grâce à Benjamin Franklin (1706-1790)[3] qui y vécut à partir de 1723 et fut l’un des fondateurs de la Library Company of Philadelphia (1731), de l’université de Pennsylvanie (1740) et de la société américaine de philosophie (1743). En 1752, il inventa le paratonnerre. Les Fils de la Liberté furent aussi particulièrement actifs dans la ville. La Pennsylvania Gazette, fondée en 1723, joua un grand rôle pendant la révolution américaine. En 1739, le premier traité contre l’esclavage fut publié à Philadelphie et la ville devint, avec Boston, l’un des premiers centres anti-esclavagistes de tous les États-Unis.
Dans les années 1770, Philadelphie fut l’un des principaux foyers de la révolution américaine. C’est pourquoi la ville fut choisie pour accueillir le premier Congrès (« Congrès continental ») des États-Unis, de 1774 à 1781. Pendant la guerre d’indépendance, cette assemblée organisa l’armée continentale, émit du papier monnaie et s’occupa des relations internationales de la future nation. Ses délégués signèrent la Déclaration d’indépendance[4], le 4 juillet 1776, à l’Independence Hall (ou Pennsylvania State House) de Philadelphie ! On y lit : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté… »
Selon la volonté de Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le Congrès s’installa, en 1790, à Philadelphie qui fit office, pendant dix ans, de capitale des États-Unis.
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Jours heureux de la révolution américaine et de l’indépendance des États-Unis !
Jours heureux qui connurent leur magnifique réplique, dès la fin du IIIe Reich en vue. Le 10 mai 1944, la Conférence générale de l’Organisation internationale du travail (OIT), réunie à Philadelphie, a proclamé la « Déclaration des buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail, ainsi que des principes dont devrait s’inspirer la politique de ses Membres », dite « Déclaration de Philadelphie ». Adoptée à l’unanimité par les délégués des gouvernements, des employeurs et des salariés, cette Déclaration s’adresse « à tous les humains » et insiste sur leur dignité.
Précédant la Déclaration universelle des droits de l’homme (Assemblée générale des Nations unies, 10 décembre 1948), la Déclaration de Philadelphie est le premier texte international de droits à vocation universelle[5]. Elle entendait faire de la justice sociale l’une des pierres angulaires de l’ordre juridique international. Elle affirmait, dans son premier article, des principes fondamentaux qui ne peuvent que nous laisser un peu sidérés, aujourd’hui : 1/ « Le travail n’est pas une marchandise » ; 2/ « la liberté d’expression et d’association est une condition indispensable d’un progrès soutenu » ; 3/ « la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous » ; 4/ « la lutte contre le besoin doit être menée avec une inlassable énergie au sein de chaque nation et par un effort international continu et concerté dans lequel les représentants des travailleurs et des employeurs, coopérant sur un pied d’égalité avec ceux des gouvernements, participent à de libres discussions et à des décisions de caractère démocratique en vue de promouvoir le bien commun. »
Au même moment, le 15 mars 1944, à Paris, le Programme du Conseil national de la Résistance (CNR), sous le titre Les Jours heureux[6], affirmait la nécessité absolue du rétablissement de la démocratie, du suffrage universel et de la liberté de la presse, mais édictait aussi que « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie »…
Après l’apocalypse nazie, l’esprit de Philadelphie soufflait en tempête sur les deux rives de l’Atlantique.
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Comment imaginer, alors, que le néolibéralisme libertarien, aux relents néonazis de plus en plus haineux, triompherait aux États-Unis et se répandrait comme la peste dans tout le monde prétendu « libre » ? Oui, comment craindre, au temps de la Libération, que 2024 rimerait à ce point avec 1984[7] ?
En 2010, le philosophe du droit Alain Supiot[8] publiait un petit livre magistral, L’esprit de Philadelphie[9]. Il y a donc quinze ans, déjà, il nous avertissait : « Les propagandes visant à faire passer le cours pris par la globalisation économique pour un fait de nature, s’imposant sans discussion possible à l’humanité entière, semblent avoir recouvert jusqu’au souvenir des leçons sociales qui avaient été tirées de l’expérience des deux guerres mondiales. La foi dans l’ordre spontané du marché a remplacé la volonté de faire régner un peu de justice dans la production et la répartition des richesses à l’échelle du monde, condamnant à la paupérisation, la migration, l’exclusion ou la violence la foule immense des perdants du nouvel ordre économique mondial. »
Mais il ne renonçait pas pour autant à l’invincible espoir : « La faillite actuelle de ce système incite à renouer avec l’esprit de la Déclaration de Philadelphie de 1944, pour dissiper le mirage du marché total et tracer les voies nouvelles de la justice sociale. » Citant l’article 2 de la Déclaration de Philadelphie, il adressait ainsi son livre à « tous ceux qui n’ont pas renoncé à l’idéal d’un monde dans lequel ’’tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales’’ ».
Alain Supiot a-t-il fait un rêve ?[10]
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En 1910, Rudyard Kipling publiait un merveilleux poème : « Si vous partez à Philadelphie le matin… » [‘‘If you’re off to Philadelphia in the morning…’’][11] Quelle encourageante invitation !
John Coltrane, peut-être le plus extraordinaire saxophoniste de jazz de tous les temps, dont le port d’attache était Philadelphie[12], enregistra, en 1962, un album merveilleux avec le « Duke », le pianiste Duke Ellington. La critique parle, à propos de cet enregistrement, d’« une profonde harmonie entre deux visionnaires ». L’esprit de Philadelphie – l’amour fraternel – chante effectivement dans leur musique, et tout particulièrement dans cette ballade mythique, ’’In a Sentimental Mood’’ :
« Je peux voir les étoiles traverser ma chambre
I can see the stars come thru my room
Alors que ton attitude aimante
While your loving attitude
Est comme une flamme qui éclaire l’obscurité…
Is like a flame that lights the gloom… »
Car la philadelphie, l’amour fraternel, c’est notre aurore, notre philosophie !
[1] Cf. le psaume 137 (136 selon la Vulgate et la Septante) : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche ! »
[2] Cf. Jean Ferrat, « Camarade », 1969
[3] Initié dans la loge Saint-John en février 1731, il devient grand-maître de la Grande Loge de Pennsylvanie le 24 juin 1734. Lors de son séjour à Paris, il est affilié à la loge des Neuf Sœurs où il assiste à l’initiation de Voltaire qui entre dans le temple appuyé sur son bras. Il est élu vénérable maître de cette loge le 21 mai 1779 et le reste jusqu’en 1781. [Daniel Ligou, Dictionnaire de la franc-maçonnerie, PUF, 1986, 2017 (5e éd.), article « Franklin (Benjamin) », pp. 476 à 477]
[4] Déclaration unanime des treize États unis d’Amérique : https://www.state.gov/wp-content/uploads/2020/02/French-translation-U.S.-Declaration-of-Independence.pdf
[5] « La Conférence affirme que les principes énoncés dans la présente Déclaration sont pleinement applicables à tous les peuples du monde. » (Art. 5 de la Déclaration)
[6] Collectif, Les jours heureux. Le programme du Conseil de la Résistance de mars 1944…, La Découverte, 2010
[7] George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, Agone, 2011 [traduction la plus fidèle]
[8] Professeur au Collège de France, de 2012 à 2019, chaire « État social et mondialisation. Analyse juridique des solidarités ».
[9] L’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Le Seuil, 2010 ; coll. « Points Essais », 2021
[10] Cf. “I have a dream”, titre du discours prononcé le 28 août 1963 par le pasteur baptiste et militant américain Martin Luther King, devant le Lincoln Memorial, à Washington, D.C., durant la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté.
[11] Rudyard Kipling, ’’Philadelphia’’, in Rewards and Fairies (1910)
[12] Il y vécut de 1952 jusqu’à sa mort, en 1967. La John Coltrane House est, aujourd’hui, un lieu de mémoire classé : https://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_de_Philadelphie_de_John_Coltrane
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LIRE AUSSI :
Christopher Lasch, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (The revolt of elites and the betrayal of democracy, 1994), Climats, 1999
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Peter Turchin, Le Chaos qui vient. Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique, Le Cherche Midi, 2024
Comment et pourquoi les systèmes politiques chutent-ils ? L’analyse à la fois historique et contemporaine du plus passionnant des chercheurs américains. Un livre essentiel pour comprendre l’instabilité du monde actuel.
Les sociétés démocratiques sont aujourd’hui mises à mal, contestées et parfois réprouvées par des citoyens qui ont toujours eu le droit de vote. Elles sont jugées de plus en plus inégalitaires et génèrent toujours plus de frustrations, de colère, de ressentiment. Alors, à quel moment un système qui nous paraissait indestructible touche-t-il à sa fin ? Comment les turbulences politiques à même de conduire à une guerre civile s’expliquent-elles ? Pourquoi les dirigeants d’une société peuvent-ils subitement perdre pied ? Qu’est-ce qui, en un mot, mène à l’effondrement ?
À ces questions de plus en plus saillantes et urgentes, Peter Turchin offre des analyses et des réponses proprement révolutionnaires : les données à partir desquelles il travaille retracent pas moins de 10 000 ans d’histoire et rassemblent plus de 700 sociétés, de l’Égypte ancienne à l’Amérique contemporaine, en passant par la Chine impériale et la France médiévale. Sa méthode combine le court terme de l’actualité à la profondeur de l’histoire humaine avec, quelles que soient les époques, la rigueur d’un scientifique de la complexité.
Les leçons qu’il invite à tirer sont claires. Lorsque la balance du pouvoir entre peuple et élites penche trop sévèrement en faveur de ces dernières, la chute s’avère imminente. Les riches s’enrichissent aux dépens de pauvres qui s’appauvrissent, et à un sommet surpeuplé répondent des masses toujours plus fiévreuses. Ainsi va la mécanique de la surproduction d’élites, premier rouage de l’effondrement social.
Ouvrage essentiel pour comprendre en profondeur les temps troublés que nous vivons, Le Chaos qui vient indique également la voie vers un avenir plus stable. Par l’autopsie des crises du passé, Turchin avance un possible remède à nos maux futurs.
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Peter Turchin, anthropologue : « Aux Etats-Unis, le mécontentement des classes populaires s’accumule depuis trente ans »
Dans un entretien au « Monde », le professeur à l’université du Connecticut explique comment, à travers l’histoire, certaines constantes, telles que la croissance des inégalités et la « surproduction d’élites », favorisent l’émergence de crises, comme celle observée, aujourd’hui, aux Etats-Unis.
Propos recueillis par Marie Charrel
Le Monde, 25 novembre 2024
https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/11/25/peter-turchin-anthropologue-aux-etats-unis-le-mecontentement-des-classes-populaires-s-accumule-depuis-trente-ans_6412660_3234.html?random=830091056
Il y a quinze ans, il prévenait déjà : les Etats-Unis traverseraient sans doute de fortes turbulences politiques dans les années 2020. Il avait vu juste. Anthropologue et professeur à l’université du Connecticut (Etats-Unis), Peter Turchin a accumulé des données sur dix mille ans d’histoire et 700 sociétés, de l’Egypte ancienne à l’Amérique d’aujourd’hui, afin de bâtir un modèle permettant d’identifier les constantes observées dans la prospérité puis l’effondrement des régimes politiques et Etats.
Dans l’ouvrage Le Chaos qui vient. Elites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique (Le Cherche Midi, 448 pages, 23 euros), il montre que les grandes crises surviennent lorsque plusieurs dynamiques sont réunies : l’enrichissement excessif des plus aisés, l’appauvrissement des classes populaires et l’apparition d’une élite surnuméraire se déchirant pour le pouvoir. Autant de forces à l’œuvre aux Etats-Unis depuis les années 1970, et, dans une moindre mesure, en Europe.
Donald Trump a remporté la présidentielle le 5 novembre 2024 grâce au mécontentement d’une grande partie des Américains. Quelle est l’origine de la crise que traversent les Etats-Unis ?
Elle a des racines historiques profondes, liées à ce que j’appelle la « pompe à richesse ». Dans les années 1920, les Etats-Unis étaient en crise. Celle-ci a été résolue par le New Deal du président Franklin Delano Roosevelt [élu en 1932], qui a établi un contrat social implicite équilibrant l’intérêt des entreprises et des travailleurs. Ces derniers ont pu se syndiquer et s’organiser pour défendre leurs droits. Les nombreuses réformes de l’époque, dont une forte taxation des hauts revenus, ont également permis au pays de connaître une période de baisse des inégalités et de prospérité sans précédent, en particulier après la seconde guerre mondiale.
Cependant, ce contrat social s’est dégradé dès la fin des années 1970, lorsqu’une nouvelle génération d’élites, qui n’avait pas connu les années 1920, est arrivée au pouvoir avec l’administration Reagan. Celle-ci a réprimé les mouvements de travailleurs, allégé la fiscalité des plus fortunés. Les salaires ont commencé à décrocher par rapport à la croissance, tandis que la part des revenus captée par les plus aisés a crû : la « pompe à richesse » s’est mise en place. Le nombre de super-riches, détenant au moins 10 millions de dollars [9,6 millions d’euros, au cours actuel], est ainsi passé de 66 000, en 1983, à 693 000, en 2019. Les inégalités ont gonflé et, avec elles, le mécontentement.
Cela s’est accompagné, expliquez-vous, d’une « surproduction d’élites ». De quoi s’agit-il ?
Le nombre d’individus aspirant à intégrer l’élite financière ou académique – et accumulant les diplômes pour y parvenir – a considérablement augmenté sur la période. Problème : en face, le nombre de postes de pouvoir auxquels ils peuvent prétendre n’a, lui, pas augmenté. Cela génère une grande frustration et des fractures au sommet de l’échelle sociale, avec l’émergence d’une contre-élite antisystème – celle qu’incarnent Donald Trump ou Elon Musk.
Cette surproduction d’élites est une source de tensions politiques fréquemment observée avant les crises. La contre-élite joue un rôle-clé, car c’est elle qui est susceptible de cristalliser les mécontentements et d’organiser la révolte. Dans l’histoire, cela a notablement été le cas d’avocats en colère : Robespierre, Lénine, Castro…
Pourquoi le Parti démocrate n’a-t-il pas su enrayer le creusement des inégalités ?
Les démocrates ont été le parti de la classe ouvrière jusqu’aux années 1980 et une partie des années 1990, mais ils ont progressivement perdu cette base. Aujourd’hui, ils ne représentent plus les travailleurs. Seule l’aile la plus à gauche du parti, incarnée par Bernie Sanders, mesure l’ampleur du problème, mais son influence est restreinte.
L’administration Biden a néanmoins tenté de corriger le tir, en soutenant les syndicats et en musclant la politique industrielle. Mais cela a été trop peu, trop tard. Surtout, même si l’inflation est désormais sous contrôle, elle a laissé des traces. Il faudra des années pour que la hausse des salaires la compense. Ce, alors que le mécontentement des classes populaires, qui en ont le plus souffert, s’accumule depuis trente ans.
Comment interrompre la « pompe à richesse » ?
Rééquilibrer le système nécessite une série de mesures qui doivent être décidées collectivement, par le processus politique. Dans les grands principes, il convient d’abord de redonner aux travailleurs la capacité de s’organiser pour faire valoir leurs droits et de ramener des emplois bien rémunérés aux Etats-Unis.
Une meilleure redistribution des gains de la croissance vers les classes populaires passe également par une fiscalité nettement progressiste. Aujourd’hui, elle est, à l’inverse, très régressive : les classes moyennes paient l’essentiel des impôts, auxquels les plus aisés échappent largement.
Donald Trump promet de réduire encore les impôts pour les plus riches, ce qui creusera le déficit public, déjà vertigineux. C’est une pente dangereuse. Dans l’histoire, la faillite des Etats a été le déclencheur de nombreux troubles.
N’est-ce pas l’inflation qui, chaque fois, engendre le chaos ?
A elle seule, elle ne suffit pas. Elle peut être le déclencheur quand les pressions de long terme – qu’elle alimente aussi –, susceptibles de conduire à la désintégration d’un régime politique, sont déjà en place : « pompe à richesse », appauvrissement des classes populaires et surproduction d’élites. En 1789, la flambée du prix du pain a ainsi exacerbé les tensions sociales en France.
Toutefois, le déclencheur peut prendre d’autres formes. En décembre 2010, l’immolation d’un jeune vendeur de fruits et légumes [Mohamed Bouazizi], en Tunisie, a provoqué « le printemps arabe ». La faillite financière d’un Etat surendetté, on l’a dit, ou l’assassinat d’un dirigeant, peut également mettre le feu aux poudres.
Vous montrez que des forces structurelles comparables ont conduit à la révolte des Taiping en Chine (1851-1864), à la guerre de Sécession aux Etats-Unis (1861-1865) ou encore à la Révolution française de 1789… La nature du régime politique n’a-t-elle pas d’importance dans votre modèle ?
Si, bien sûr. Les institutions démocratiques ont une importance majeure. Elles peuvent permettre une sortie de crise positive et sans violence bien plus facilement qu’une autocratie. Ainsi, le New Deal a été le résultat d’un processus démocratique.
Néanmoins, cela dépend aussi du dirigeant. A la fin du XIXe siècle, Alexandre II [1818-1881] a mené de vastes réformes libérales et sociales dans l’Empire russe, à commencer par l’abolition du servage. A l’inverse, la démocratie peut faillir lorsqu’un mauvais dirigeant est élu, qui fragilise les droits civiques et les grands équilibres. Quel que soit le régime, les élites cherchent toujours à accumuler du pouvoir. En France, en 1789, durant l’Assemblée nationale constituante, elles ont résisté autant que possible pour conserver leurs privilèges.
Aux Etats-Unis, il conviendrait aujourd’hui que les élites abandonnent une partie de leur richesse et de leur pouvoir afin de rééquilibrer la société. Des normes, des processus, une volonté très forte sont nécessaires pour que cela se déroule de façon non violente.
Pourquoi les démocraties sont-elles particulièrement exposées à la ploutocratie ?
Parce que la richesse est synonyme de pouvoir. Le capitalisme a une face sombre. Prenons le cas américain : que font les très fortunés de leur excès d’argent ? Ils financent des politiciens ou achètent des médias, c’est-à-dire de la capacité à influencer les gens, qui est le plus subtil des pouvoirs. C’est la raison pour laquelle un homme comme Elon Musk a acheté Twitter [réseau social qu’il a rebaptisé X] : il s’offre une capacité de persuasion. Voilà comment, peu à peu, lorsque rien ne permet d’éviter cela, une démocratie plonge dans la crise.
A vous écouter, la montée de la violence aux Etats-Unis semble inéluctable…
Mon équipe de recherche, transdisciplinaire, a rassemblé une somme considérable de données pour étudier comment les systèmes complexes, que sont les sociétés, sombrent dans la crise et en émergent. Nos hypothèses de travail dépendent beaucoup des actions de dirigeants spécifiques et de la façon dont différents groupes de population réagissent. Si les bons dirigeants prennent les bonnes décisions, ils peuvent éviter le chaos. Pour revenir à votre question, si quelqu’un prédit aujourd’hui que les Etats-Unis vont sombrer dans la guerre civile ou autre, ne le croyez pas. Personne ne le sait.
Vous travaillez actuellement à appliquer votre modèle à dix autres Etats contemporains, dont la France. Sa situation est-elle comparable à celle des Etats-Unis ?
Nous en sommes au travail préliminaire, mais en observateur extérieur, je crois pouvoir dire que la France est moins avancée que les Etats-Unis sur le chemin du chaos. Parce que les inégalités de richesse et de revenus ont commencé à y augmenter plus tard qu’aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni et n’ont pas atteint le même niveau.
L’épisode des « gilets jaunes » [en 2018-2019] était clairement une expression du mécontentement populaire et une mise en garde. Mais il n’y a pas vraiment eu d’émergence de contre-élites capables de canaliser et de tourner ce mouvement à leur avantage politique, comme Trump l’a fait aux Etats-Unis ou le parti [europhobe] UKIP au Royaume-Uni, pendant la crise du Brexit.
Que dit votre modèle de la Russie, votre pays d’origine ?
Le cas russe illustre un autre sujet : l’importance de la géopolitique. L’Union soviétique s’est effondrée en 1991 et, si l’on résume les choses à grands traits, l’objectif des dirigeants russes est aujourd’hui d’assurer la survie de leur régime face à l’Occident. Voilà pourquoi ils ont déclenché la guerre en Ukraine en 2022. Cela peut sembler étrange, mais le résultat est que la pression des pays occidentaux et de l’OTAN exercée depuis sur Moscou a l’effet d’une force cohésive. Loin de s’effondrer, la Russie s’est solidarisée en interne face à l’extérieur. A cet égard, les sanctions peuvent être contreproductives.
Moscou s’est aussi rapproché de la Chine, également sous la pression des Américains, notamment sur la question taïwanaise. Je ne sais pas ce que les dirigeants politiques occidentaux ont en tête, mais, au lieu d’éloigner la Russie et la Chine, ils les ont poussées l’une vers l’autre.
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« L’appauvrissement des classes populaires conjugué à une “surproduction d’élites” accumulant richesses et pouvoir finit par engendrer un effondrement »
La défiance, les coups de griffe aux contre-pouvoirs, les crises économiques tout comme l’accaparement des richesses par les plus puissants érodent les démocraties, écrit Marie Charrel, journaliste au « Monde », dans sa chronique.
Marie Charrel
Le Monde, 7 novembre 2024
https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/07/l-appauvrissement-des-classes-populaires-conjugue-a-une-surproduction-d-elites-accumulant-richesses-et-pouvoir-finit-par-engendrer-un-effondrement_6381051_3232.html
Qu’est-ce qui tue les démocraties ? Le lent poison de la défiance et les coups de griffe répétés aux contre-pouvoirs. L’affaiblissement des normes par lesquelles les sociétés tiennent : le respect de l’autre et de sa liberté de pensée, le désir de vivre ensemble, la légitimité des gouvernants. Les crises économiques, encore, qui siphonnent les classes moyennes, cassent les services publics et gonflent les rancœurs. Sans oublier les semeurs de haine, toujours aux aguets, attisant les passions mauvaises – à commencer par la xénophobie. Et puis l’argent, lorsqu’il est excessivement accaparé par un petit nombre au détriment du collectif.
Dans son dernier essai, Le chaos qui vient (Le Cherche Midi, 448 pages, 23 euros), l’anthropologue Peter Turchin, exemples historiques à l’appui, analyse ce qui déclenche la désintégration politique des Etats : à chaque fois, l’appauvrissement des classes populaires conjugué à une « surproduction d’élites » accumulant richesses et pouvoir finit par engendrer un effondrement, une révolution ou une guerre civile, explique-t-il.
Un phénomène observé de façon récurrente aux Etats-Unis, mais aussi, dans une large mesure, en Europe. Dans une interview du 2 novembre, à l’hebdomadaire Télérama, Turchin déplore que le Parti démocrate américain échoue à redevenir le parti de la classe ouvrière – ce que le résultat de la présidentielle du 5 novembre a confirmé –, car, pour cela, « il faudrait que ses bailleurs de fonds et ses dirigeants consentent à un sacrifice financier personnel important, en augmentant leurs propres impôts et en donnant plus de pouvoir aux travailleurs ». Ce à quoi, au-delà des discours, ils ne sont guère prêts.
« L’argent rend névrosé. Lorsqu’elles ont des idées pour changer le monde, les grandes fortunes peuvent payer pour les faire appliquer et s’acheter de l’influence – ce que ne peuvent pas faire ceux qui n’ont pas d’argent. En raison de cela, elles pensent que leurs idées sont supérieures à celles des autres. » Ces propos ne sont pas ceux d’un économiste de gauche, mais… d’une ultra-riche, parlant en connaissance de cause. A savoir, l’Austro-Allemande Marlene Engelhorn, devenue multimillionnaire à 30 ans, en 2022. Elle est l’une des héritières du fondateur du groupe chimique allemand BASF, Friedrich Engelhorn.
« L’excès de richesse est antisocial »
Marlene Engelhorn fait partie de la poignée de millionnaires qui, en Europe ou aux Etats-Unis, militent auprès de leurs Etats pour être plus largement taxés. Parce qu’ils ont conscience que les ultra-riches le sont toujours plus parce qu’ils paient proportionnellement moins d’impôts que les classes moyennes. Parce qu’ils savent que cette inégalité est l’un des poisons qui fait tomber les démocraties.
« L’excès de richesse privée est structurellement lié à la précarité et la pauvreté collectives », constate la jeune femme dans L’Argent. Pouvoir, richesse, injustice (Massot, 154 pages, 18 euros), l’essai qu’elle vient de publier. Elle s’y interroge sur le sens de la richesse et raconte le « marécage de préjugés » dans lequel baignent les familles fortunées, leur culture du secret, la façon dont elles font sécession. « L’excès de richesse est antisocial », y affirme-t-elle.
Lire aussi | Taxation mondiale des milliardaires : « L’inégalité fiscale alimente la défiance envers les institutions »
Désireuse de joindre la parole aux actes – et puisque son gouvernement n’est guère décidé à mieux taxer les plus aisés –, elle s’est résolue à redistribuer elle-même sa richesse. Pour ce, elle a réuni mi-2024 cinquante citoyens de tous milieux sociaux en assemblée et les a chargés de verser, après un long processus de réflexion, 25 millions d’euros à une série d’ONG. « Ce fut un gros travail pour lequel tous se sont impliqués avec le sentiment, que pour une fois, leur voix serait entendue, confie Marlene Engelhorn. Preuve s’il en fallait que, lorsqu’ils sont pris au sérieux, de tels instruments de démocratie directe fournissent des résultats incroyables. »
Elle regrette au passage que, lorsqu’ils testent eux-mêmes ce genre d’instruments, à l’exemple des cahiers de doléances rédigés par des Français pendant la crise des « gilets jaunes » de l’hiver 2018-2019, trop de gouvernements n’en font rien. Ecouter le peuple, lui redonner du pouvoir, redistribuer : il n’en faudra pourtant pas moins pour éviter, comme le redoute Peter Turchin, le chaos qui vient.
Lire aussi la tribune « La défiance politique nourrit la demande inquiétante d’alternatives à la démocratie »
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POUR LA FRANCE :
Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Une nation multiple et divisée, Le Seuil, 2019
Jérôme Fourquet, La France d’après. Tableau politique, Le Seuil, 2023
Jérôme Fourquet, Métamorphoses françaises. État de la France en infographies et en images, Le Seuil, 2024
Parution le 6 mars 2025 : Sous la direction de Claire Andrieu , Le Conseil national de la Résistance. Un programme fondateur, Gallimard, coll. « Folio Histoire », inédit.

Fondé en 1943, le Conseil national de la Résistance (CNR) réunissait l’ensemble des forces de la Résistance, de droite comme de gauche. Son programme, adopté à l’unanimité dans la clandestinité le 15 mars 1944, a jeté les bases de la démocratie politique, économique et sociale de l’après-guerre, notamment la Sécurité sociale.
C’est sur cette période-clé que revient un collectif d’historiens sous la conduite de Claire Andrieu.
Leurs contributions permettent de mieux cerner la façon dont a émergé le compromis, de revivre par les images les journées décisives de la Libération ou encore de comparer le cas français avec la Grande-Bretagne du plan Beveridge, les expériences de la République d’Ossola en Italie ou le programme de Košice en Tchécoslovaquie.
Une histoire d’autant plus marquante que le programme du CNR a refait surface dans le débat politique depuis l’essor du néolibéralisme et la remise en question de l’État-providence. Instrumentalisation ou héritage ? S’il n’est plus possible de prendre à la lettre le texte du CNR, son esprit demeure, et peut encore insuffler optimisme et volontarisme à tous ceux qui sont attachés à l’idée de solidarité nationale.
Contributeurs : Claire Andrieu, Giovanni Focardi, Jean-Noël Jeanneney, Paul Lenormand, Bruno Leroux, Michel Margairaz, Jean-Marie Pernot, Danielle Tartakowsky, Noël Whiteside.


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