Après une altercation avec une élève au sujet du port du voile, le proviseur de la cité scolaire du XXe arrondissement de Paris avait reçu des menaces de mort sur Internet. Le rectorat a indiqué qu’il s’agissait d’un « départ anticipé » à la retraite.

Hommage à Samuel Paty, place de la République (Paris), le dimanche 18 octobre 2020. Photo : Ishta
Le proviseur de la cité scolaire Maurice-Ravel (XXe arrondissement de Paris), menacé de mort sur Internet après une altercation avec une élève fin février pour qu’elle enlève son voile, a quitté ses fonctions. C’est ce qu’a indiqué mardi 26 mars le rectorat de Paris à l’AFP, confirmant un message interne à l’établissement.
L’e-mail daté du vendredi 22 mars, à 17 h 05, a pris de court une large partie de la communauté éducative de la cité scolaire Maurice-Ravel, à Paris. « J’ai finalement pris la décision de quitter dès ce soir mes fonctions de proviseur par sécurité pour moi et pour l’établissement« , y écrit celui qui dirigeait le lycée depuis sept ans.
L’altercation avec l’élève voilée s’est déroulée un mercredi après-midi de fin février. Selon le parquet de Paris, le proviseur avait « rappelé à trois élèves leur obligation de retirer leur voile » dans l’enceinte de l’établissement. « L’une d’elles, majeure et scolarisée en BTS », avait « ignoré le proviseur, ce qui a provoqué une altercation », d’après la même source. Deux plaintes avaient été déposées. Une par l’élève, pour violences n’ayant pas entraîné d’incapacité de travail, et une par le proviseur, pour acte d’intimidation envers une personne participant à l’exécution d’une mission de service public pour obtenir une dérogation aux règles régissant ce service. La plainte de l’élève a été classée sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée, a indiqué mercredi le parquet de Paris.
Selon les services du ministère de l’Éducation, le proviseur a souhaité « entraîner vers la sortie de l’établissement » l’élève, qui a « résisté ». « Devant la montée de tension et pour éviter l’altercation », le proviseur « s’est retiré et la police est intervenue », avait précisé le ministère. Citée par Le Parisien, l’élève de BTS, affirmait, elle, avoir été « poussée » et « tapée violemment au bras » par le proviseur. Le surlendemain, le lycée a été bloqué par les élèves, certains demandant la démission du chef d’établissement, et les cours suspendus.
Des menaces de mort à l’encontre du proviseur ont été alors proférées sur Internet. Un jeune homme de 26 ans, originaire des Hauts-de-Seine, a d’ailleurs été arrêté et doit être jugé le 23 avril à Paris. Un autre homme, interpellé mi-mars à Trouville (Calvados) et placé en garde à vue, a été remis en liberté.
Selon un message adressé mardi 26 mars aux parents, élèves, enseignants et membres du conseil d’administration de Maurice-Ravel, le proviseur « a quitté ses fonctions pour des raisons de sécurité », ce que le rectorat n’a pas confirmé, invoquant lui un « départ anticipé » à la retraite et des « convenances personnelles« … « Le proviseur du lycée Maurice-Ravel arrivant à quelques mois de sa retraite, il a été décidé, au vu des évènements qui ont marqué ces dernières semaines, de leur médiatisation et de l’impact qu’ils ont pu avoir sur lui, de lui accorder, en accord avec la direction de l’académie de Paris, un départ anticipé », a ainsi précisé le rectorat de Paris à l’AFP.
De la gauche à l’extrême droite, des responsables politiques ont déploré ce mercredi un « échec » face à la « mouvance islamiste », après le départ du chef d’établissement. « Voilà à quoi aboutit le “pas de vague”, voilà où nous mènent les petites lâchetés et les grands renoncements », a réagi le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau sur le réseau social X. « On ne peut pas l’accepter », a déclaré sur France 2 le chef des députés socialistes Boris Vallaud, estimant que « c’est un échec collectif ».
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« C’est marquant puisque ça s’inscrit dans une série d’agressions et de drames de plus en plus resserrés » réagit Élisabeth Allain-Moreno, secrétaire générale du SE-Unsa sur franceinfo mardi 26 mars, après la démission du proviseur de la cité scolaire Maurice-Ravel à Paris. Il avait été menacé de mort sur internet après avoir demandé à une élève d’enlever son voile fin février.
L’enseignante souligne « la peur » du personnel, malgré « le soutien assuré par l’institution » : « les membres du personnel n’ont plus confiance dans les dispositifs mis en place, ils préfèrent protéger leur vie », faisant référence à l’assassinat de Dominique Bernard à Arras en octobre dernier. Elle complète : « les annonces de Gabriel Attal sur les cellules d’appui [aux situations d’urgence] ne sont pas suffisamment rassurantes pour se dire qu’on est en sécurité pour exercer ».
À cela s’ajoutent des menaces de plus en plus propagées via les réseaux sociaux, « donc qui dépassent le cadre de l’école » et qui accroissent le sentiment de crainte, selon la syndicaliste. « D’un côté, la peur est accentuée car elle est bien réelle et de l’autre, il y a un sentiment de toute-puissance accrue, et le déséquilibre est de plus en plus important, et difficile à renverser », déplore Élisabeth Allain-Moreno.
Ce nouvel événement inquiète aussi le syndicat de chefs d’établissement SNUPDEN-FSU. « C’est une situation qui peut tous nous arriver parce qu’on fait respecter la loi, la laïcité entre autres », explique son secrétaire général, Philippe Beuchot. La justice a identifié trois auteurs de menace en ligne.
« C’est inquiétant, mais malheureusement compréhensible », réagit mercredi 27 mars sur franceinfo Laurent Zameczkowski, porte-parole de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP).
« C’est totalement consternant d’imaginer qu’un chef d’établissement soit contraint de devoir partir pour des raisons de sécurité », mais « malheureusement, il n’y a pas la capacité à pouvoir réellement assurer la sécurité de ce chef d’établissement. C’est bien le problème », a-t-il ajouté.
Dans un message interne envoyé aux parents, élèves, enseignants et membres du conseil d’administration, le proviseur a annoncé son départ pour « des raisons de sécurité ». Mais le rectorat évoque un « départ anticipé » à la retraite. Pour Laurent Zameczkowski, « la communication du rectorat de Paris est décalée et complètement choquante. Dans ce contexte-là, il y a un moment où il faut appeler les choses par leur nom ». Il dénonce une administration qui « fonctionne de manière mécanique » avec « des messages complètement décalés ».
Le ministère de l’Éducation a rectifié la communication du rectorat en estimant que « la décision du proviseur » était « compréhensible au regard de la gravité des attaques dont il a fait l’objet, toutes les équipes de l’Éducation nationale demeurent mobilisées », selon un communiqué. Laurent Zameczkowski estime « qu’il faut peut être aller plus loin que simplement une seule personne qui est chef d’établissement ». Il propose plus que « deux assistants d’éducation pour pouvoir justement détecter de manière précoce les situations et justement éviter d’arriver à des situations quelque part irréversibles. C’est par la prévention qu’on peut résoudre un maximum des situations », affirme-t-il.
Le Jacquemart
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ANNEXE
Un rapport sénatorial dénonce la « solitude » des enseignants face aux menaces et agressions et formule 38 recommandations
La commission d’enquête parlementaire créée après l’assassinat de Samuel Paty insiste sur la nécessité de restaurer l’autorité de l’institution scolaire.
Par Minh Dréan / Le Monde / publié le 06 mars 2024
« L’école de la République est en danger. » C’est le constat dressé par les sénateurs François-Noël Buffet (Les Républicains, Rhône) et Laurent Lafon (Union centriste, Val-de-Marne) lors de la présentation de leur rapport, mercredi 6 mars, sur le signalement et le traitement des pressions, des menaces et agressions dont les enseignants sont victimes.
Ce document conclut les travaux d’une commission d’enquête créée à la demande de Mickaëlle Paty, sœur de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie victime d’un assassinat terroriste, le 16 octobre 2020. Ce drame avait mis en évidence les pressions, et parfois les violences, dont peuvent être victimes les enseignants, sans toujours trouver un accompagnement adéquat pour y faire face. Quelques mois après la création, en juin 2023, de la commission d’enquête, un autre enseignant, Dominique Bernard, a été assassiné à Arras, le 13 octobre.
Au cours, de leurs travaux, les deux sénateurs ont, disent-ils, noté le « terrible sentiment de solitude » des enseignants. Ils appellent l’État à restaurer l’autorité de l’institution scolaire afin d’éviter d’autres drames.
En ce sens, trente-huit recommandations sont formulées. Tout d’abord, il s’agit de promouvoir la laïcité au sein des établissements scolaires. Le rapport préconise une meilleure formation des personnels d’éducation, et recommande l’élargissement de l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires « à toute activité organisée par l’institution scolaire, y compris en dehors du temps scolaire (sorties tard le soir, assister à une cérémonie de remise des diplômes…)« . La présentation de ce rapport sénatorial intervient seulement quelques jours après les menaces de morts proférées en ligne à l’encontre du proviseur du lycée Maurice-Ravel, dans le 20e arrondissement de Paris. (…)
Une autre problématique est soulevée par les deux sénateurs : la présence de plus en plus marquée des parents d’élèves. « Il est urgent de rappeler qu’au sein des établissements, il n’y a pas de partage de l’autorité, et que ce sont bien les personnels d’éducation qui sont chargés de la faire respecter« , estime Laurent Lafon. Il souhaite la signature d’une charte à destination de ces derniers.
« Aucun établissement ni aucun territoire ne sont épargnés »
Sur le volet « sécurité des établissements et des personnels d’éducation », les deux sénateurs souhaitent une meilleure coordination entre l’administration, les forces de sécurité et la justice. Afin de rendre les dispositifs administratifs et policiers plus efficaces, ils estiment qu’il faudrait rendre automatique l’octroi de la protection fonctionnelle. L’administration aurait, dans un second temps, la faculté de la retirer.
François-Noël Buffet et Laurent Lafon notent que si trois quarts des demandes sont accordés aux enseignants, les délais restent encore « trop longs« . En 2022, 3 733 demandes de protection fonctionnelle ont été formulées par le personnel de l’éducation nationale, dont 80 % par le personnel enseignant du premier et du second degrés. Le premier motif de demande correspond aux cas d’atteinte volontaire à l’intégrité de l’agent.
Une autre recommandation du rapport reprend une annonce formulée en 2019 par le ministre de l’éducation nationale de l’époque qui préconisait la création de structures dédiées pour les élèves perturbateurs et poly-exclus. Peu de détails ont été donnés sur ce point.
Plus symbolique, enfin, les rapporteurs prônent l’organisation d’une journée d’hommage obligatoire aux enseignants assassinés dans chaque établissement en début d’année scolaire. Une manière pour eux de « rétablir le sentiment de confiance » envers une profession fortement traumatisée, rappelle François-Noël Buffet. Ce dernier note que le sentiment d’insécurité des personnels d’éducation grandit : une partie non négligeable affirme s’autocensurer, notamment sur les sujets qui traitent de religion. « Les menaces et pressions subies par les enseignants ne sont plus des cas isolés et ponctuels. Aucun établissement ni aucun territoire ne sont épargnés« , concluent les deux sénateurs, qui soutiennent que les incidents déclarés ne seraient que la partie émergée de l’iceberg.

